Une escapade

C’était il y a quelques années, le Jardin des Plantes et le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris étaient alors pauvrement dotés, et nombre des bâtiments qui font aujourd’hui leur fierté étaient laissés purement et simplement à l’abandon dans l’attente d’une réfection (quoique entièrement barricadés et impossibles à approcher).

Or, dans une rue adjacente, un immeuble se construisait. Le chantier, quoique fermé au public, n »était pas bien difficile à pénétrer, et il se trouve qu’un des amis parmi le petit groupe que nous constituions alors avait, je ne saurais dire comment, découvert qu’au cours des travaux les ouvriers avaient partiellement démoli un mur mitoyen entre le terrain de l’immeuble et les terrains fermés du musée.

Et voilà donc qu’un soir de goguette, nous escaladons la palissade du chantier, nous glissons dans le futur parking, avant que de remonter par un échafaudage de l’autre côté, pour nous glisser enfin dans l’étroite ouverture pratiquée dans un mur de briques et nous retrouver, sous la pleine lune d’un magnifique mois d’août, en terrain découvert, dans les jardins fermés au public du musée.

Nous étions quelque chose comme sept ou huit et commençâmes à nous égailler dans toutes les directions, gloussant, riant à qui mieux mieux, heureux de braver un interdit, enivrés par l’odeur de l’herbe fraîche et quelques bières joyeusement englouties. Bientôt, irrésistiblement nous dirigeâmes tous nos pas vers le même endroit. Un grand bâtiment comme une serre, probablement construit vers la fin du 19e siècle, tout de verre et de bronze verdi par le temps, échoué là comme une cathédrale oubliée de ses fidèles.

Nous y pénétrâmes, toujours chahuteurs, ébahis par le foisonnement de plantes exotiques, de fougères arborescentes, de cactus cierges, de lierres grimpant à l’assaut des montants. Et là , au milieu, les restes d’une baleine. Le squelette du béhémoth luisant doucement sous les rayons pâles de la lune nous imposa à tous un silence ébahi. Une sorte de respect, de tristesse aussi pour le destin de ce monstre, échoué à jamais loin des océans qu’il parcourait jadis librement. Nous finîmes la nuit à l’ombre de ces ossements, dans des conversations chuchotées.

Au petit matin, avant que les ouvriers n’arrivent, nous repartîmes par où nous étions venus et nous séparâmes pour rentrer chez nous. Curieusement, ce devait être la dernière fois où nous nous trouvions tous réunis. Aujourd’hui, le jardin a été rénové, le squelette de la baleine est toujours là . Je suis retourné le voir, il est toujours impressionnant, mais la magie qu’il dégageait dans cette serre à l’abandon sous la pleine lune est elle à jamais enfuie.